Mylène Besson sur le grill

, par jacques

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Pourquoi peins-tu ?
Pour vivre.
Comment es-tu devenue peintre ?

Je voulais et je veux toujours que ma vie soit une aventure. J’ai cherché, tâtonné… puis petit à petit le dessin, la peinture sont devenus une pratique quotidienne, un moyen de réfléchir, cela s’est imposé.
Qu’est-ce que peindre, dessiner ?
C’est agir. C’est transformer le contact, le frottement de mon corps au monde.
Comment abordes-tu une peinture et d’où te viennent tes idées de toiles ?
Avant d’être de la matière assemblée sur un support pour devenir une chose palpable, visible, une peinture, un dessin c’est de la vie. La matière première que je travaille c’est le flux qui me pénètre, l’indéfinissable des affects. C’est du noir. Avant de prendre le crayon ou le pinceau je me concentre sur l’invisible des émotions, sensations, sentiments, désirs et c’est de ce retrait intérieur, volontaire et attentif que naissent les idées, les formes et les couleurs.
Comment travailles-tu ?
La première phase de mon travail consiste à clarifier mes idées et à chercher leur mise en formes. Je prends des photos, fais des collages, j’essaye des couleurs, j’agrandis des détails, j’apprivoise l’idée nouvelle pour voir jusqu’où elle m’emmène puis je choisis un support – toile ou papier – afin d’expérimenter ce que j’ai imaginé et tout de suite je dialogue avec les matériaux et trouve les taches, les lignes que je trace. Une peinture, un dessin, c’est la rencontre de ma tête et de mes mains.
Peux-tu décrire ton atelier et que représente-t-il pour toi ?
Mon atelier comporte deux pièces. Une où je stocke, une où je travaille. Mon atelier c’est chez moi, l’Athanor, la laboratoire, le jardin secret. Il représente beaucoup. C’est là où j’expérimente, fabrique. Il y a les couleurs, les papiers, les crayons, les livres. J’ai besoin de lui pour dessiner. Ses murs m’abritent.
Que disent tes toiles ?
Elles n’ont pas de message. Mon but c’est de les trouver.
Comment prépares-tu tes supports pour peindre ?
J’encolle un papier sur une toile à sec. Si bien que j’obtiens une surface accidentée par les froissures. J’agrafe contre le mur et je travaille.
Sais-tu où tu vas ?
Oui, je vais où je suis… Le futur, le passé sont ramassés là, dans l’instant.
Quels sont tes passions ?
Vivre.
D’où viennent tes corps ?
De mon désir. C’est à travers eux qu’il passe.
Comment travailles-tu la couleur ?
Je la veux comme une force autonome afin qu’elle participe par sa puissance à l’invisible de l’image. Je travaille sa forme, sa force, sa quantité, son étalement.
Pourquoi l’écrit dans ta peinture ?
Ecrire sur une peinture c’est donner à voir l’écriture comme graphisme, image… Et par retour l’image comme sens, vocabulaire, langue.
Parle-nous des coutures et des broderies sur tes toiles et dessins ?
Il me faut d’abord violenter le papier, le percer, le déchirer puis recoudre ou broder recommençant là des gestes ancestraux transmis de génération en génération. Ces gestes relient, attachent, réparent ou ajoutent simplement de la beauté. J’ai trouvé ce moyen pour me rapprocher encore plus du réel.
Ce que je marque profondément ce sont les lignes, taches, espaces que je veux plus réels.
Broderie et couture me permettent de souligner le contour d’un corps, d’ajouter des éléments photographiés ou d’ indiquer la réparation d’une déchirure.
En incisant, brodant tu crées un envers de l’œuvre en cours : y a-t-il chez toi volonté de créer une image « verso » d’une image première recto ?
Non. Mais cela me plaît que l’image aît un dos. Peut être un jour travaillerai-je le dos de l’image.
Tu parles toujours de réel et jamais de réalité : quelle différence fais-tu entre ces deux notions ?
La réalité ne m’intéresse pas.
Quelle est la différence entre dessin et peinture ?
Il n’y en a pas. C’est simplement une différence d’outil. Le dessin répond aux mêmes questions que me posent la peinture. En ce moment c’est la fragilité qui m’excite, je choisis le dessin pour la dire.
Y’a-t-il un engagement en tant que femme dans ta peinture ?
La peinture passe par le corps. Et je suis une femme. Je suis totalement engagée comme femme dans la peinture. Je réfléchis et j’agis avec ce corps-là.
Que représente la danse pour toi ?
Danser revient à éprouver son corps autrement. C’est penser et vivre le mouvement. C’est une expérience qui a duré une dizaine d’années. Avec des amis danseurs qui m’ont initiée nous avions créé une compagnie. J’étais interprète. Le travail - et il faut beaucoup travailler - consistait à penser, sentir et intégrer les mouvements de l’autre en offrant les siens en retour. Va et vient. Dialogue.
Existe-t-il un lien entre la danse et tes peintures ?
Oui. Le corps.
Pourquoi représentes-tu autant la femme ?
Parce que je suis une femme et qu’elle me déborde. Je passe obligatoirement par ce corps-là : sensuellement, culturellement. Ce qui m’intéresse c’est : questionner ce qui me détermine.
Tu as vécu avec le peintre Pierre Leloup jusqu’à sa mort : comment était cette vie à deux ?
Notre vie et la peinture étaient complètement mêlées. Nous avons cherché un art de vivre : avoir du temps pour soi, pour nous, les enfants, l’atelier, les amis, les rencontres… Limiter aussi nos besoins afin de rester libres.
Parliez-vous de vos travaux ?
Avec Pierre on parlait beaucoup mais on ne discutait pas à proprement parler de notre travail. Nous avions chacun notre atelier. C’était chez lui, c’était chez moi… Chacun acceptait l’aventure de l’autre. Nous avons par ailleurs partagé beaucoup d’expositions.
Pourquoi depuis son décès éprouves-tu le besoin de dessiner Pierre ?
Parce qu’il est mort mais qu’il n’a pas disparu. Quand je dessine je le fais vivre mort et cela me fait du bien.
Quelle enfant étais-tu ?
J’étais une enfant joyeuse, timide, très émotive… L’autorité me terrorisait.
Que penses-tu de la peinture ?
Les plus vieilles peintures que l’on connaisse ont 32000 ans (La Grotte Chauvet). Traces que déposent l’humanité, la peinture parle des Hommes, de leur histoire, de leur société, de leur croyance, de leur savoir, de leur temps, de leurs peurs, fantasmes, rêves, folies. La peinture parle de nous. Elle nous relie.
Tu as effectué des séries de dessins de sexes. Quel était le but de ces dessins ?
Pour moi la peinture, le dessin c’est questionner l’inconnu, utiliser mes sens pour approcher le réel, tenter de mettre au jour ce qui est plongé dans le noir. En dessinant, brodant ces sexes j’ai cherché à m’inscrire dans le corpus d’images existant (corpus essentiellement créé par les hommes) en me réappropriant le féminin qui me détermine et dont je me sentais dépossédée par 2000 ans d’histoire.
J’ai fait un livre avec Pierre Bourgeade qui raconte cette expérience. Dire ce sexe qui me détermine mais aussi ce lieu du désir, présence en creux de l’autre dans mon corps, excitation, mystère.

Quels artistes te semblent proches de cette recherche et plus généralement de ton œuvre ?
Je me suis intéressée aux artistes femmes, très peu nombreuses jusqu’au siècle denier alors que paradoxalement c’est la fille de Dibutade inscrivant l’ombre de son amant sur un mur qui est considérée comme l’origine de la peinture : geste d’une femme amoureuse. Aux femmes et aux hommes qui ont résistés, se sont battus et se battent encore je dois aujourd’hui une liberté que ma grand-mère n’avait pas. Mais la liberté c’est fragile, on doit sans cesse la défendre d’abord et surtout contre soi et aussi contre la société.
Dans ma vie de peintre qui n’est pas séparée de ma vie, parmi les oeuvres qui m’ont aidées et qui m’aident encore je retiens celles où je sens une résistance. Parfois simplement intime comme Frida Kahlo ou engagée politiquement comme Valie Export , mais aussi l’animalité dans le travail de Louise Bourgeois, la caresse de la couleur,de la lumière chez Bonnard, la force des portraits de Lucian Freud, la qualité du regard que Nan Goldin pose sur son entourage…
Sur quoi travailles-tu actuellement ?
J’ai besoin de parler d’amour, j’aimerais le dire, le montrer, comme désir, comme douceur, évoquer la beauté de ce lien indispensable à la vie qui nous unit alors que nos corps sont à jamais séparés. Pour cela je dessine des couples enlacés que je veux inspirés de gens réels.
Pratiquement se sont donc des amis qui me servent de modèles. Je leur explique ce que je veux faire, leur demande de se tenir l’un contre l’autre comme ils le veulent. Je fais une série de photos, j’en sélectionne quelques unes que j’agrandis à la photocopieuse. Je ne retiens parfois que des détails que j’agrandis encore (les mains, les visages). J’ « entre » petit à petit dans l’étreinte, dans chacun des personnages. Progressivement mon désir (conjonction de vouloir et de réception) prend forme. Un des deux personnages peut disparaître ou devenir simplement une ombre, une réserve : creux de l’autre. Je cherche une circulation, une coïncidence entre mes émotions et les lignes que je trace.
N’est-ce pas le rêve de tout artiste ?
Je ne sais pas. Les artistes c’est comme les médecins, les paysans, etc. il en existe de toutes les sortes…. Ce dont je rêve : faire passer la vie.
Est-ce que ça a toujours été le cas dans ton œuvre ?
Oui.
Qu’est-ce que le beau ?
Le « beau » est ce qui relie.
Tu dis que tu n’arrêtes jamais les choses or en regardant ton œuvre se remarque le passage du noir au blanc, du torturé à un certain apaisement tout au moins dans ta facture. Vois-tu une telle évolution ?
Le travail c’est comme la vie : les gens, les choses, les souvenirs nous accompagnent et se transforment . Je n’arrête pas les choses parce qu’elles sont là. Mais les combinaisons évoluent, d’autres éléments rentrent en jeu.
Pour accueillir du nouveau il faut faire de la place. Je dois mettre de côté ce qui ne me suffit plus.
Peux-tu parler de la représentation du visage ?
Le visage est une interrogation inépuisable qui me fascine. Je ne me lasse pas de contempler des portraits depuis ceux du Fayounn aux visages photographiés que Salllymanne prend de ses enfants. Un visage est d’autant plus fascinant qu’on ne peut voir le sien.
Dans ce cas qui vois-tu lorsque tu te regardes dans un miroir ?
Je vois une image.
La peinture est "en regard" avec le miroir. Reflet d’un être, d’un corps singulier né à l’intérieur d’une famille ,d’une culture...dans un lieu géographique ...une époque...
Je travaille aussi en ce moment sur des visages au fusain dont les yeux sont cachés par les mains. Il ne reste que le regard du spectateur. Dans ces dessins le" miroir" est aveugle. Il ne réfléchit rien, ne donne pas à voir son reflet, comme un miroir voilé, comme un refus. Et pourtant c’est une image.
A seize ans tu as lu les Essais de Montaigne. C’est une lecture rare à cet âge qu’en retiens-tu ?
J’avais à l’époque décroché du système scolaire. J’étais dans une école expérimentale inspirée de Libres enfants de Summerhill. Ce fut pour moi une grande chance. Dans cette période j’ai lu Les Essais. Je me rappelle de la surprise occasionnée par un tel livre : cet homme disait « je », parlait de sa vie et d’un seul coup la mienne se décollait de mes tripes. Demeure encore le bonheur que j’ai ressenti à le lire.
Je lis toujours en cherchant ce bonheur et cette expérience-là.
Tu as travaillé avec beaucoup d’écrivains. Peux-tu me dire ce que t’a apporté ta rencontre avec Pierre Bourgeade ?
Quand je l’ai connu c’était déjà un homme âgé et pourtant je ne ressentais pas la différence d’âge. Les échanges avec lui ont contribué à libérer ma réflexion, à poursuivre mes recherches autour du désir. Il m’a confortée et n’a eu cesse de m’encourager. Il avait le rire magnifique d’un enfant.
Bernard Noël ?
Ses livres sont une grande rencontre dans ma vie, une présence, une écriture du corps qui questionne sans cesse le dedans, le dehors… Il est beaucoup question du regard, des images (« Journal du regard »), comment elle nous traversent, passent de l’autre coté des yeux…, fabriquent une pensée. Bernard Noël engage aussi son écriture politiquement ( « La castration mentale »), ses mots cherchent, dénichent, désignent les systèmes, les pouvoirs qui dévastent les individus. J’aime l’engagement total de sa vie dans l’écriture, sa douce chaleur et sa simplicité.
Avec Butor ?
Michel est un enchanteur. Ses écrits transforment le quotidien. Rêvant leur vie il donne une âme aux objets qui nous entourent, juxtaposant les traditions d’ici ou là, croisant les temps de l’histoire, il attache notre corps à la communauté des hommes, ouvrant nos yeux sur les étoiles il permet le réconciliation de notre passage éphémère avec l’infini du temps.
Et avec Arrabal ?
Arrabal est un joueur .Il nous offre le rire. Pour lutter contre ce qui nous emprisonne il propose le panique qu’il joue à définir ainsi : « Anti-définition : le panique (nom masculin), est une manière d’être régie par la confusion, l’humour, la terreur, le hasard et l’euphorie ». Ensemble nous faisons des peintures. Il me soumet un dessin que j ’interprète et peins pour lui.
Que penses-tu des théories artistiques, des discours sur la peinture ?
Cela est indispensable.Ce sont des tentatives de voir plus clair, de comprendre, d’expliquer. Certains critiques ont des yeux magnifiques , ils nous enrichissent de leur sensibilité, de leur savoir, de leur vue. Mais je me méfie de l’enfermement théorique , je crois à l’expérience sensible

Que penses-tu de l’art actuel ?
L’art actuel est un grand laboratoire où le meilleur et le pire se côtoient. C’est une multitude d’individus vivants au quatre coin de la terre qui se dressent et parlent de leur relation au monde qui est celui que nous partageons. Personnellement j’aime les œuvres engagées qui questionnent déplacent, résistent au pouvoir quel qu’il soit (esthétique, politique, moral) luttant contre l’annihilation de l’individu en lui redonnant la parole.
Que penses-tu de l’importance des nouveaux médias et du virtuel ?
Ce qui vient de se passer dans les pays arabes me fait penser à une phrase de Marx : « il est urgent que les gens puissent se parler sans intermédiaire ». Je pense que les nouveaux médias entraînent une révolution individuelle : transformation de la perception de soi et de l’autre. La communication se modifie. En découle une nouvelle manière d’être ensemble.
Peut-on faire de l’art son métier ?
On a du métier en art mais l’art n’est pas un métier, c’est une pratique de la vie.
Peux-tu nous parler de la question du format et du cadre ?
J’aime bien l’échelle 1. Et je ne supporte pas le cadre. Il m’enferme. On m’a imposé des cadres alors que j’avais besoin de structures.
Comment exposes-tu tes œuvres ?
Simplement. Je les donne comme je les fais. Sans intermédiaires, cadre ou vitre. Je les expose dans leur fragilité.