Portraits

, par jacques

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Pourquoi une exposition portrait(auto)portrait à la Collection de la Praye ? Les impressions durables laissées par la National Portrait Gallery de Londres et le Corridor Vasari à Florence en sont un peu la cause. Mais plus encore ce qui me semble une évidence, que l’art du portrait est la source même de l’art. Initié par Narcisse penché sur son reflet à la surface de l’eau. Modèle initiatique selon Leon Battista Alberti. Création mythique d’un double, d’un substitut du modèle et plus encore de l’artiste lui-même.

Car « tout portrait qu’on peint avec âme est un portrait non du modèle, mais de l’artiste » (Oscar Wilde, Portrait de Dorian Gray, 1890).

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Longtemps occupé par la représentation de commanditaires soucieux de glorification, voire d’immortalité, et donc figés dans une posture et un rôle social définis, l’art du portrait s’est diversifié progressivement à partir du XVIIème siècle. Il devient celui de la « représentation intentionnelle d’un individu déterminé, fondée sur le critère de l’identification plutôt que sur celui - plus difficile à cerner – de la ressemblance » [1] . Autant dire que l’artiste – et encore davantage l’artiste moderne et contemporain – explore l’interface tendu entre la saisie d’un visage ou d’un corps particulier (parfois à peine évoqués), l’expression d’une personnalité singulière (la sienne, celle du modèle) et la création d’une œuvre personnelle, originale, inscrite dans un parcours artistique authentique.

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De nombreux peintres ont été attachés, de nombreuses manières, à Lyon et à sa région. Sur le temps long, ils sont plutôt reconnus pour leur maîtrise de l’art du paysage. Mais comme tant d’autres et peut-être plus, ils ont aussi exploré patiemment la figure humaine. En 2002, Bernard Gouttenoire [2]décrit de façon très complète cette filiation des portraits dans la peinture lyonnaise. En 2004, Patrice Béghain commente brillamment trente portraits sélectionnés au Musée des Beaux-Arts, en partie de l’école de Lyon. [3] L’intérêt des experts et du public pour la représentation d’un visage (ou corps) humain particulier ne s’est jamais démenti depuis.

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Le visage, cette étrange lucarne ouverte vers les autres et soi-même, tout à la fois si vraie et si trompeuse. Visage d’autrui, énigme dont le portrait prétend offrir une clé. Et même notre propre image qui nous interroge et nous tourmente. Tant il est vrai que « nous sommes à la fois spontanément persuadés que le visage d’autrui fait écho à sa personnalité et que le nôtre escamote l’essentiel de ce que nous somme ». [4] Méfions-nous de la physiognonomie, scientisme épais des rapports de l’intérieur et de l’extérieur. On ne décrypte pas un visage comme un objet. Et c’est là qu’intervient l’intuition et le talent de l’artiste moderne et contemporain. Ouvrir la lucarne, faire un portrait derrière le portrait, capter de la vie derrière des traces hâtives de couleurs, des traits précis de crayon, des griffures sur du cuivre, derrière une tâche même. Le portrait n’est peut-être plus tout à fait un genre autonome, mais une manière toujours nouvelle d’exprimer une vision du monde à travers autrui et soi-même.

Jacques Fabry

Notes

[1Elisabetta Gigante. L’art du portrait. Paris, Hazan, 2012.

[2Bernard Gouttenoire. L’image de l’homme dans la peinture lyonnaise. Chatillon sur Chalaronne, La Taillanderie, 2002.

[3Patrice Béghain. Inconnus et Célèbres. Regards sur 30 portraits du Musée des beaux-Arts de Lyon. Lyon, Editions Stéphane Bachès, 2004.

[4Le visage. Ce qu’il révèle. Philosophie magazine 2012, 64, 43-65