Quelques vies après C. D. Friedrich…. (1985)

, par jacques

Hubert Munier est un de ces peintres qui, sans agressivité tournent le dos à la problématique de la modernité. Sans qualificatif – « ni libre » « ni nouveau » « ni critique » celui-ci s’est décidé, après certes une période de tâtonnements, à être figuratif. Il lui importe pas d’inventer un mode de création, il ne lui incombe pas d’ajouter une pierre de plus à l’édifice baroque des élucubrations picturales. Lui, ne cherche plus son domaine. Il a arrêté de chercher. Le voici à présent sur sa chaise, dans son atelier, quelque part parmi les collines du Beaujolais.
Caspar David Friedrich. Arbre solitaire©1821. Huile sur toile. 55 x 71 cm. Berlin, Galerie nationale.
En revanche, il nous appartient de ne pas nous tromper à son égard, de prendre le temps d’estimer la simple puissance qu’il y a dans ces nombreuses images de la Sainte-Victoire, du Lubéron et de la plaine de la Saône. Munier n’est pas non plus de ceux qui cultivent l’apparence pour elle-même, malgré toute l’évidence, tout le manifesté de ces lieux de rocailles et de végétations sèches et d’autres moins austères, composés autour d’arbres ou se concentrent mille essaims de particules vertes. Il s’agit plutôt d’un contemplatif – l’un des rares aujourd’hui – à qui suffisent les seules ressources du visible, et qui s’en nourrit sans plus désirer. C’est ainsi qu’il y a tout l’univers dans ces toiles tramées de patience où, chaque chose pesant de sa pleine présence, sont réunis implicitement la cause et son effet, le principe et la création. Le lieu de la mystique possède ses mirages, où se sont abusés de nombreux apprentis de la transcendance. Chez Munier, qui ne cache pas son appétit de spiritualité, la dimension religieuse est intérieure à la manière même du réel non pas comme un débordement incontrôlé, mais bien comme ce qui ne serait ni contenant ni contenu, un en soi du monde.
Et l’on pense à Caspar David Friedrich – à qui se réfère souvent Hubert Munier – qui ne peignait rien qui ne fût une émanation de l’intelligence du réel. Mais ici, l’arbre, la roche, le sol et le ciel sont les seuls éléments en quoi s’incarne l’existence, verticalité et horizontalité formant la figure simple du lieu ou se déploie la lumière unificatrice. Avec l’homme et ses artefacts, ont disparu aussi tous les signes de l’angoisse romantique du grand Allemand. Du stade du pressentiment et de l’espérance – de ce panthéisme vespéral et inquiet – on atteint avec Munier celui même s’il ne ressemble pas à l’extase, de l’accomplissement ou la souffrance est abolie. Les brumes levées, le plein jour établi, l’air est transparent et les croix sont inutiles. Il n’y a plus d’abbaye abandonnée, de tombes antiques, de navires qui gagnent l’horizon, mais simplement la falaise, l’étrange germination du calcaire et le pullulement de la touffe de végétation. Les images sont ainsi débarrassées de la subjectivité qui engendre les brumes et les symboles. Un tiers ou une moitié de la surface de la toile est réservée au ciel, le solide et l’immatériel n’étant que deux émanations complémentaires de l’existence, deux illusoires contraires. Le brin d’herbe et le tilleul majestueux, la parcelle de calcaire et la falaise, l’immense et le microscopique reçoivent un identique regard qui dissout la dualité et laisse entendre la grande respiration de la nature.

Olivier Cousinou, 1985