Le baiser d’éternité

, par jacques

« Comme il y a de la pensée dans le travail du sculpteur, à quoi répond la pensée sculptée, ainsi il y a de l’amour dans le travail du peintre, à quoi répond le sentiment peint. (…) C’est pourquoi il y a toujours quelque chose de mystique dans un beau portrait. » [**Alain, Système des Beaux Arts*].

En marge de la frénésie contemporaine et de ses débordements, l’œuvre de Martine Bligny semble n’appartenir à aucune époque, à aucune mode, à aucune école. Frêle sylphide, hantant l’espace fantasmatique de son atelier, cette artiste à l’âme éprise de beauté, ne vit pas tout à fait dans notre monde. Son univers se perd dans la nuit des temps ; dans cette zone trouble et déroutante où se superpose, en une seule image, tous les souvenirs qui peuplent notre mémoire.

Et pourtant, à travers cette vitre d’amour, ne filtre jamais qu’un seul visage. Entêtant. D’une toile à l’autre, son être mobile insiste et persiste à vouloir faire de toute face un unique regard. Enigmatique. Toujours identique à lui-même. Toujours différent. Plus proche en cela d’un archétype que d’une personne réellement existante, ce regard nous fixe et nous interroge. Il nous invite, dans sa proximité distante, à revivre en nous-mêmes ce que son intériorité nous chuchote.

Qui suis-je ? Et qui es-tu, toi qui me regarde ? Ne suis-je pour toi que l’écho ténu d’une autre personne ? Peut-être me prends-tu pour ce pâtre Grec que tu as déjà vu dans une peinture de Piero de la Francesca ? Peut-être. Mais une chose est sûre : si tu acceptes de me voir tel que je suis – noyé dans mon regard – s’ouvrira à toi l’envers de ma figure. Et tu verras alors que je suis celui dont l’image est indifférente. Que je suis le dissemblable. Et si tu regardes encore, tu verras peut-être ce petit détail, qui tremble souvent au sommet de mon crâne, et qui est là pour te rappeler que toi et moi, envers et contre ce que la frénésie contemporaine affirme – nous ne sommes pas tout à fait de ce monde.

[**Frédéric-Charles Baitinger*]